Elle était seule en 1960; nous sommes en 2024 une soixantaine de députées au Grand Conseil neuchâtelois, atteignant une majorité symbolique. La socialiste chaux-de-fonnière Raymonde Schweizer a été la première femme de Suisse à siéger dans un parlement cantonal, 10 ans avant que les Suissesses aient enfin le droit de vote au niveau fédéral. Une pièce attenante à la salle du Grand Conseil vient d’être inaugurée au Château à son nom. En effet, nous pouvons célébrer avec fierté que Neuchâtel fasse figure de canton pionnier, à la fois dans le domaine des droits démocratiques et de l’élection des femmes.
C’était le 27 septembre 1960. Cette femme en blanc, digne et sereine, qui prête serment au milieu de cravatés en costume sombre. Cette photo magnifique figure depuis longtemps au panthéon de mes préférées. Pourquoi? Parce qu’elle reflète une victoire pour le droit des femmes, mais aussi l’affirmation de soi, la diversité éclatante, le contraste, la nuance, la complémentarité. Et une sobre rébellion contre l’uniformité et le conformisme.
Du blanc, entre les gris clairs et les gris foncés
A quoi pensaient-ils alors ces Messieurs? Si j’en crois les archives des journaux régionaux de l’époque que j’ai eu la curiosité de consulter, les messes basses dans les travées se focalisaient sur la tenue de la nouvelle élue, enseignante, couturière et directrice d’école de profession. J’imagine bien les chuchotements outrés: «Mais enfin, ça ne se fait pas!» Car ce jour, alors que le costume sombre était de rigueur, elle avait choisi de s’habiller de blanc.
Cela force d’autant plus mon admiration. Raymonde Schweizer a prêté serment au milieu des gris clairs et des gris foncés, avec son sac à main clair, peut-être rosé. Sur les plans de la diversité et de l’audace, elle a fait école! Elle était seule en 1960. En 2021, nous avons été 58 députées élues sur cent. Le premier parlement de Suisse à majorité féminine, dont j’ai l’honneur de faire partie. Sans sac à main rose, mais je pourrais bien siéger avec une cravate, parce que je trouve que cela va bien aux femmes.
Aujourd’hui, il y a toujours des costumes sombres des deux côtés de l’hémicycle, et dans les tenues variées des député-e-s, parfois du blanc, parfois des couleurs plus ou moins vives, des styles disparates, voire quelques extravagances. Il y a bien entendu toujours en coulisses des chuchotements qui s’offusquent de toute liberté prise par rapport aux conventions, qui n’ont pourtant pas vocation à être figées pour l’éternité. Les personnalités et les idées s’affirment dans leur diversité. S’il y a bien une chose qui est contre-productive, c’est cette propension faussement rassurante à faire de nous des clones les un-e-s des autres.
«Si tu diffères de moi, ma sœur, loin de me léser, tu m’enrichis.»
C’est un de mes crédos: la meilleure équipe est faite de femmes et d’hommes, de personnalités, de mentalités, de générations et de visions différentes. C’est acté dans le monde de l’entreprise, de nombreuses études en témoignent: il est reconnu que les équipe les plus diverses sont les plus performantes. Cela devrait non seulement renforcer la meilleure version de la démocratie, celle qui existe en Suisse, mais aussi plus généralement stimuler l’intelligence collective, dans tous les cercles de décision.
Sans anachronisme excessif, devant la tenue blanche de Raymonde Schweizer, on aurait préféré que les députés et les médias de 1960 adoptent la sagesse humaniste de Saint-Exupéry, exprimée dans ce mot apocryphe que j’adapte à dessein: «Si tu diffères de moi, ma sœur (mon frère), loin de me léser, tu m’enrichis.»


Laisser un commentaire