Médias d’information – il est minuit moins une

Il est minuit moins une. La presse régionale est exsangue, les rédactions sont décimées. Au fil des annonces de licenciements, les conditions pour que la presse puisse exercer sa mission d’intérêt public, essentielle à la démocratie, sont compromises. A l’heure où le parlement neuchâtelois est sur le point de se pencher sur le sujet la motion interpartis 24.129 «Déclin des médias régionaux: agir avant qu’il ne soit trop tard!», de nombreuses questions nous brûlent les lèvres. A commencer par celle-ci: c’est quoi, un média d’information? C’est à mon avis le cœur du problème. J’ai été journaliste bien avant de m’engager en politique et c’est en mon nom propre que je m’exprime ici.

Il est minuit moins une. Il ne faut pas tarder, car quand il sera minuit, il fera noir. Il fera noir et il y aura du bruit, toujours plus de bruit. On ne saura plus ce qu’il faut voir et ce qu’il faut entendre. On ne saura plus à qui faire confiance pour connaître la vérité. Parce qu’il n’y aura définitivement plus de repères pour savoir ce qui est vrai et ce qui est faux.

Il est minuit moins une. Les fake news gagnent du terrain, jour après jour. Ce ne sont désormais plus uniquement des fausses nouvelles qui circulent sur le web et les réseaux sociaux, mais des «deep fake», fausses photos et vidéos plus vraies que nature, entièrement générées par l’intelligence artificielle.

A mesure que le nombre de messages douteux augmente en quantité, l’information du public perd en qualité. Dans cette cacophonie, il est désormais impossible de faire le tri. Dans la pénombre, on ne distingue plus les contours à l’œil nu. Pour s’approcher de la vérité, il faut vérifier et faire concorder les sources, identifier celles qui sont fiables et dignes de confiance.

C’est précisément le rôle de la presse que de fournir une source d’information indépendante et libre, indispensable à la formation de l’opinion publique. L’accès à l’information est une ressource vitale pour le bon fonctionnement de la démocratie. Elle est le sens et l’essence du métier de journaliste, un métier noble et d’utilité publique, doté de règles déontologiques, dont la Déclaration des droits et des devoirs des journalistes, charte adoptée par la branche à l’échelle européenne.

Mauvaise presse…

Je l’ai signée, il y a longtemps. J’ai pratiqué le métier de journaliste avec passion, au début de mon parcours professionnel, en gardant toujours secrètement l’idée que c’est le plus beau métier du monde. Avec ses splendeurs et ses misères, avec ses aspérités, avec ses contraintes et son ingratitude. Parce qu’on ne pardonne rien aux journalistes. A la moindre erreur, au moindre faux pas, les noms d’oiseaux fusent, on s’offusque, on crie au loup, voire au scandale. « Presse qui roule… » comme dit la chanson.

C’est oublier qu’il y a des êtres humains de l’autre côté du titre! Pas des robots. Pas des IA. Des pros. Avec des cultures et des parcours différents. Avec des plumes, des voix, des signatures. Avec parfois des biais d’objectivité. Des failles. Aujourd’hui plus que jamais, ce sont des humains sous pression, au four et au moulin, avec toujours davantage de différentes casquettes et toujours moins de ressources, dans des rédactions en sous-effectifs. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que des coquilles et des erreurs, parfois grossières, surviennent malencontreusement.

La course au clic

Comment en est-on arrivé là? A l’heure où il est question que le canton légifère sur un soutien à la presse, on est en droit de se poser la question… C’est la faute de l’audience. C’est la faute de Facebook. C’est la faute des annonceurs. Pas seulement. C’est aussi la faute de patrons de presse peu visionnaires, qui semblent apparemment prêts à sacrifier leur meilleur atout pour l’avenir. Comment rester crédible si aujourd’hui, les sujets à traiter sont sélectionnés en fonction de leur potentiel à générer du clic? On vénère les papiers les plus sulfureux, trendy, triviaux. Hérésie!

Au milieu de la cacophonie de notre époque, la plus grande force de la presse ne sera certainement pas sa tendance opportuniste à vendre du bruit supplémentaire, mais sa capacité à rester une source d’information fiable et digne de confiance. En fermant les yeux sur ces principes inaliénables, la branche croit se sauver, alors qu’elle s’auto-sabote…

Je m’adresse aux décideurs du monde de la presse: chaque coup de couteau dans la chair du métier de l’information lèse gravement votre raison d’être! A chaque fois que vous cédez à la course au clic, à chaque fois que vous cédez au compromis, à chaque fois que vous cédez à un annonceur retors qui vous fait les yeux doux, à chaque fois qu’un membre de la rédaction ne fait pas précisément son métier d’information, vous donnez raison à vos détracteurs et vous compromettez votre précieuse crédibilité.

C’est dommage. Car justement, il est minuit moins une… Alors que les repères vacillent, alors que le bruit et l’obscurité sont sur le point de tomber, vous faites le choix incompréhensible de perdre votre capacité à être éclairant.

2 réponses à « Médias d’information – il est minuit moins une »

  1. Avatar de Eric Lecluyse
    Eric Lecluyse

    Merci beaucoup Caroline pour ce post. Du côté d’ArcInfo, jamais on ne mélange éditorial et publicité, et ça change tout, en effet: personne ne peut nous dicter ce qu’on va dire ou ne pas dire, annonceur ou pas.

    Sur la recherche de clics, permets-moi de nuancer: on ne doit pas se lancer dans la réalisation d’articles uniquement parce qu’ils vont faire du clic, je suis d’accord. Mais il faut que les sujets qu’on lance parce qu’on les considère importants pour notre lectorat soient lus largement, sinon on rate notre cible. C’est primordial.

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    1. Merci Eric pour ton commentaire. Je suis très critique en effet par rapport à certaines concessions faites à la course au clic et au sensationnalisme! A mon avis, ce pseudo-succès sont un leurre dangereux pour un média d’information: premièrement, vos lecteurs, même s’ils cliquent par curiosité, trouveront ce type de textes en quantité hors de vos pages et sur le web, mais de plus, en valorisant trop régulièrement ces thèmes en «UNE», il est absolument certain que vous perdez en image et en crédibilité…

      Je suggérerais de maintenir ces sujets «magazine» dans une rubrique adéquate de votre média et non dans vos pages principales! Voire de confier la course au clic à d’autres plumes que celles de vos rédacteurs RP, ce qui peut être pertinent pour assurer cette partie « animation » si elle est très demandée.

      Je suis persuadée que les médias d’information une carte à jouer dans le brouillard toujours plus dense de la désinformation: celle de vous rendre indispensable, par vos atouts propres et spécifiques, soit par votre compétence EXCLUSIVE qui consiste à traiter de l’actualité régionale de manière impartiale et qualitative.

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