Défendre le métier de l’information, essentiel à la démocratie

Le thème de l’aide aux médias a été traité en urgence la semaine dernière par le Grand Conseil neuchâtelois. Combattue par le PLR et l’UDC, la motion interpartis «Déclin des médias régionaux: agir avant qu’il ne soit trop tard!» a finalement été approuvée par 58 voix contre 32, avec le soutien du groupe Vert’libéraux-Le Centre. La Conseil d’Etat a pour délicate mission d’élaborer une loi qui soutienne de manière adéquate et équilibrée les médias d’information. Dans notre prise de parole, nous avons proposé quelques pistes pragmatiques afin de soutenir ces acteurs-clés de la mécanique démocratique, sous l’angle de la protection du métier de journaliste.

« La désinformation gagne du terrain. Les faux communiqués se propagent. Sur les réseaux sociaux, chacun devient son propre média. La propagande prend les traits les plus inattendus. Le pape en doudoune. Emmanuel Macron sur un tas d’ordures. Donald Trump en prison… Bientôt le tour d’un membre de notre Conseil d’Etat de se voir représenté dans une posture compromettante?

On ne décrira pas davantage une telle scène par respect, mais aussi de crainte que toute formulation n’incite une âme malveillante à matérialiser cette image d’un seul clic sur une intelligence générative… Car la désinformation, à la portée de tous, ne connaît plus aucune limite, aucun respect.

L’hyperconnectivité, les géants du numériques, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle produisent autour de nous un grand concert bruitiste qui nous égare et nous désoriente. Les fake news, mais aussi ce qu’on appelle les « deep fake » – fausses photographies et vidéos proches de la perfection générées par IA – circulent sur le web et les réseaux sociaux. Ces faux messages font instantanément le tour du monde et sèment la confusion, car le subterfuge est désormais indécelable à l’œil nu…

Vrai ou faux ?

La quantité et la qualité du faux rend le vrai de plus en plus fragile. Dès lors, le vrai et surtout la caution du vrai deviennent de plus en plus précieux. La fiabilité de nos sources d’information joue et jouera toujours plus un rôle de boussole dans une jungle de plus en plus épaisse. Il est plus que jamais essentiel pour nos démocraties de préserver des références fiables en matière d’information. Ceci au niveau régional tout autant qu’aux niveaux national et international.

C’est dans ce contexte que nous abordons aujourd’hui cette motion sur l’aide à la presse: en tant qu’autorités publiques, ce qui doit nous importer, c’est de maintenir et de garantir le niveau de fiabilité des médias actifs dans notre canton.

Parce qu’une information indépendante, libre et professionnelle est nécessaire à la formation de l’opinion publique et au fonctionnement de la démocratie. Parce que les médias traditionnels représentent non seulement une source d’information digne de confiance, mais aussi un lieu d’expression et de débat. Parce que c’est la mission des médias locaux et de notre quotidien régional, édité depuis 1738 et plus ancien quotidien de langue française, qu’il n’est pas question de laisser se vider de sa substance.

La concentration de la presse, qui s’est accélérée depuis la fin des années 1990 et le développement des médias sociaux dès les années 2000 ont effectivement eu raison du modèle d’affaires basés sur les revenus publicitaires. C’est une réalité qu’on ne peut nier: les médias d’information n’ont pas su se réinventer.

Un rôle-clé dans la mécanique démocratique

Il ne s’agit néanmoins pas aujourd’hui de mettre un grand groupe de presse sous perfusion d’argent public, mais de nous concentrer prioritairement sur le métier de journaliste. Car ce sont bien les rédactions qui doivent être au centre de nos préoccupations. C’est la nature de ce métier qui implique qu’un média d’information ne peut pas être considéré comme n’importe quelle autre entreprise, du fait de son rôle dans la mécanique démocratique. C’est la nature de ce métier aussi, pour les mêmes raisons, qui implique qu’un média d’information ne doit sous aucun prétexte être inféodé ou pris en otage par les pouvoirs publics.

Le niveau de qualité d’un journalisme qu’on puisse considérer comme «d’intérêt public» dépend en effet de son niveau d’indépendance, que ce soit par rapport aux annonceurs ou par rapport aux autorités. Actuellement, les conditions sont-elles toujours réunies pour maintenir une information de qualité? Rien n’est moins sûr. Le professionnalisme ne peut être garanti que dans des conditions de travail décentes.

Il y a 20 ans, une quarantaine de journalistes étaient employés à la rédaction d’Arcinfo. Aujourd’hui, il ne reste plus que 22 postes. Au fil des vagues de licenciements, la rédaction a été littéralement décimée. Faute d’effectifs suffisants, la presse et notamment la presse écrite se trouve aujourd’hui dans une situation critique.

Agir concrètement en préservant le RP «registre professionnel»

C’est pourquoi, afin d’agir concrètement et rapidement, le groupe Vert’libéraux-Le Centre souhaite que cette problématique soit bel et bien traitée sous la forme d’une motion et non d’un postulat. Nous estimons que le débat doit avoir lieu et dans cette perspective, nous relevons une série de pistes qu’il nous paraît important d’intégrer dans toute future législation d’aide à la presse:

– Veiller à une égalité de traitement entre médias, en tenant compte de l’argent public qui est déjà versé sous forme de redevance;

– Protéger prioritairement le métier de journaliste dit RP, soit de registre professionnel;

– Privilégier les mesures d’aide indirectes qui sauvegardent l’indépendance, comme par exemple une participation à la formation des jeunes journalistes ou à l’abonnement aux agences de presse;

– Eviter les mesures d’aide à l’acquisition qui semblent plus hasardeuses comme une participation à l’abonnement des jeunes, qui malheureusement pourrait tomber complètement à côté du public naturel de la presse;

– Limiter l’aide proposée dans le temps, afin de pouvoir mesurer ses effets et ajuster le projet, tout en tenant compte de l’éventuelle évolution de la législation au niveau fédéral;

– Enfin, conditionner toute aide à un engagement des éditeurs et rédactions en chef à respecter de la Déclaration des droits et devoirs des journalistes, qui constitue la charte déontologique européenne de la branche.

A ce chapitre, nous tenons à souligner à l’attention des décideurs du monde de la presse, patrons et rédactions en chef, que toute dérive qui contrevient à cette charte, plus généralement qui va à l’encontre de la sauvegarde d’une presse garante d’une information fiable et digne de confiance, représente un malheureux autogoal…

Accepter des compromis rédactionnels lucratifs, contraindre les journalistes à signer des publireportages, céder au jeu douteux de la course au clic, c’est scier à la tronçonneuse et les yeux bandés la branche déjà fragile sur laquelle la presse est assise. »

Motion 24.129
«Déclin des médias régionaux: agir avant qu’il ne soit trop tard!»
Article Arcinfo du 27 mars 2024

Déclaration des droits et des devoirs du journaliste

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